06 janvier 2010
Chemin de plume
Voilà près d'une année que je vous propose, chaque mercredi, de faire quelques pas sur mon "chemin de plume".
Aujourd'hui (et parce que je me dois de payer mes dettes !), j'accèpte avec beaucoup de plaisir de répondre au tag de mon amie Françoise : quels sont les 5 livres m'ayant marquée ?
Il me sera bien sûr impossible de citer tous les ouvrages lus, parcourus ou à peine entrepris. D'abord parce que j'en oublierai forcément, ensuite parce que les livres, c'est un pan de mon intimité. Et que je ne me livre pas facilement...
Le premier ouvrage de la liste sera ... le Petit Robert , LA référence de la langue française.
"60 000 mots et leurs 300 000 sens, leur étymologie, leur datation, leur prononciation, illustrés par des exemples et des citations, assortis de leurs synonymes, contraires et analogie". Mon pauvre Robert a bien souffert ! Sa reliure a éclaté même si je m'attache à ne pas corner ses pages. Au collège, l'un de mes amis l'avait appris par coeur. Je m'amusais à l'interroger. Ses réponses étaient immanquablement exactes. J'en garde un grand souvenir !
Je ne m'éloigne jamais du second ouvrage : "Le livre noir de la condition des Femmes" qu'a dirigé Christine Ockrent et coordonné par Sandrine Treiner (XO Editions). Sans tomber dans ses excès, je demeure au travers des années une fervente militante de la cause féminine. Je suis pour le droit à l'avortement tout en contestant le droit à l'enfant. Je dénonce depuis de nombreuses années les violences faites aux femmes (je remercie Gilles Artigues, alors président de l'UDF, d'avoir accepté de publier mes tribunes dans le journal départemental qui se nommait alors Inter@action), l'excision que de nombreux pays pratiquent encore y compris sur notre territoire national et dans la plus parfaite clandestinité, les humiliations subies quotidiennement par les femmes dans la sphère privée et sur leur lieu de travail (le nombre de licenciements consécutifs à des grossesses a augmenté en 2009 ; qui en parle ?) ... Sans oublier la place qu'occupent les femmes en politique, thème récurrent sur ce blog ! (rire)
Le troisième ouvrage m'est précieux . Avant de rejoindre Celui qu'il aimait tant, l'Abbé Pierre avait accordé une série d'entretiens à Frédéric Lenoir. Dans "Mon Dieu... pourquoi ?", le fondateur d'Emmaüs livre une grande partie de sa réflexion sur Dieu et la religion. Si je conteste l'autorité de l'Eglise et du Pape, j'ai cependant certaines croyances religieuses. Très ancrées et auxquelles je tiens.
"Les Etats-Unis d'Europe" sera l'ante-penultième. Depuis plusieurs années, l'Europe est en panne. Pourquoi ? Quelles solutions ? Quelles perspectives d'avenir pour l'Europe ? Guy Verhofstadt tente de répondre de manière fort simple à ces questions complexes. Bien sûr, on adhère ou pas aux thèses avancées. Mais cet ouvrage a le mérite d'engager la réflexion, sans prise de tête !
Le meilleur venant toujours à la fin, j'ai conservé celui pour lequel j'ai une profonde admiration : Honoré de Balzac. La légende dit que sa petite maison de la Rue Raynouard permettait d'achapper aux Huissiers qui le poursuivaient sans relâche ; il parcourait Paris sous de fausses identités et exigeait de ses visiteurs qu'ils entrent chez lui à l'aide de mots de passe ! D'aucuns savent que Balzac écrivait la nuit. Il écrivait en outre plusieurs romans à la fois car il ne tenait jamais les délais. Balzac n'aura eu de cesse de militer pour l'émancipation des femmes. Epuisé d'écrire, il est mort en 1850. Son éloge funèbre sera célébrée par... Victor Hugo.
Et puisqu'il me faut tagguer les copains... j'ai choisi de jeter mon dévolu sur les Alsaciens (Philippe) et mon amie Chantal .
Bises démocrates,

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19 novembre 2009
Mouais...
Drôle de soirée.
Je viens d'apprendre que la RATP venait d'interdire la (très belle) affiche du film Gainsbourg en invoquant le respect de la loi Evin. Quelques mètres plus loin, le film Twillight 2 cartonne au box-office et réalise le meilleur chiffre des entrées de la semaine...
Des ados que la grippe A empêchent d'aller à l'école. Une soixantaine d'établissements secondaires ont fermé leur porte. Itou pour les écoles primaires dont plus d'une centaine resteront portes closes jusqu'à la semaine prochaine. Ensuite, il faudra songer aux épidémies de poux et de gastro-entérite...
La grippe, les Bleus auraient mieux fait de l'attraper. Spectacle affligeant ; tristesse insondable à l'idée que les joueurs de l'équipe nationale se mettent à tricher pour "atteindre l'objectif"! Après Zidane qui cogne, voilà Henry qui triche... A mon fils que le foot passionne, je lui dis quoi, moi ?
Enfin, Albert Camus que l'on transportera jusqu'au Panthéon... "Ce serait le premier transfert décidé par M. Sarkozy, qui connaît bien l'œuvre de Camus " ne craint pas d'écrire le journaliste du Monde... Mouais...
Amitiés démocrates,

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11 novembre 2009
Chemin de plume
"L'ETHNOLOGUE DEVANT LES IDENTITES NATIONALES"
Discours de Claude Lévi-Strauss à l'occasion de la remise du XVIIe Premi Internacional Catalunya, 2005, Académie française, Paris, le 13 mai 2005.
L'honneur que me fait la Generalitat de Catalunya en me décernant son "Premi International" me touche de façon très profonde. En accumulant les années, j'éprouve chaque jour davantage le sentiment que j'usurpe le temps qui me reste à vivre et que lus rien ne justifie la place que j'occupe encore sur cette terre. Aussi votre choix m'apporte un précieux réconfort. Il m'assure que je vous suis toujours présent et que les travaux que j'ai produits pendant trois quarts de siècle ne sont pas déjà périmés. Je vous en exprime toute ma gratitude.![]()
Ce prix a d'autant plus de prestige que votre capitale, Barcelone, par les rencontres internationales qui s'y déroulent, par les décisions qui y sont prises, gagne sur la scène mondiale une importance croissante. C'est il y a peu de mois, nous a appris la presse, qu'à l'initiative de la Generalitat de Catalunya fut fondée à Barcelona une Eurorégion Pyrénées-Méditerranée. Vaste contrée transfrontalière à laquelle il faut joindre les deux pays Basques, et où l'on peut reconnaître, agrandie, l'antique marche de Gothie des temps carolingiens qui avait, ne l'oublions pas, son chef-lieu à Barcelone.
J'ai connu une époque où l'identité nationale était le seul principe concevable des relations entre les Etats. On sait quels désastres en résultèrent. Telle que vous l'avez conçue, l'eurorégion crée entre les pays de nouvelles relations qui débordent les frontières et contrebalancent les anciennes rivalités par les liens concrets qui prévalent à l'échelle locale sur les plans économique et culturel. Que, par une exception au bénéfice de l'âge dont je vous remercie, votre prix me soit remis à Paris, est aussi une façon de souligner ce rapprochement entre les Etats dont la création des eurorégions - telle celle entre la Catalogne, ses voisins et la France méridionale - tends à estomper les limites.
Ces liens raffermis avec la Catalogne, je les perçois aussi de façon plus intime comme participant d'un courant de pensée auquel, au XXe siècle, on a donné le nom de structuralisme, mais qui, contrairement à ce qu'on croit habituellement, n'est nullement une invention moderne. Il apparaît déjà aux XIIIe-XIVe siècles, au moins dans ses premiers linéaments, chez le grand penseur catalan dont le nom se prononce en français Raymond Lulle. La perception naïve appréhende le monde comme un chaos. Pour le surmonter, les prédécesseurs de Lulle ordonnaient par degrés les aspects du réel en fonction de leurs ressemblances plus ou moins grandes. Lulle partit au contraire de la différence, en opposant les termes extrêmes et en faisant jaillir entre eux des médiations. Il conçut ainsi un système logique très original permettant, au moyen d'opérations récurrentes, d'inventorier toutes les liaisons possibles entre les concepts et les êtres et mit donc la notion de rapport à la base du mécanisme de la pensée. De cet art combinatoire qu'il inventa, au cours des siècles Nicolas de Cues, Charles de Bovelles, Leibniz, puis la linguistique structurale et l'anthropologie structurale tireront des enseignements.
C'est en considération du lien avec le mouvement d'idées auquel je me rattache que, si vous le permettez, (mais, comme Dante pour le toscan, maître Eckart pour l'allemand, Lulle ne fut-il pas le créateur de votre langue littéraire ?) je placerai sous l'invocation de Raymond Lulle l'honneur que je reçois aujourd'hui.
Parce que je suis né dans les premières années du XXe siècle et que, jusqu'à sa fin, j'en ai été l'un des témoins, on me demande souvent de me prononcer sur lui. Il serait inconvenant de me faire le juge des événements tragiques qui l'ont marqué. Cela appartient à ceux qui les vécurent de façon cruelle alors que des chances successives me protégèrent si ce n'est que le cours de ma carrière en fut grandement affecté.![]()
L'ethnologie, dont on peut se demander si elle est d'abord une science ou un art (ou bien, peut-être, tous les deux) plonge ses racines en partie dans une époque ancienne et en partie dans une autre, récente. Quand les hommes de la fin du Moyen-âge et de la Renaissance ont redécouvert l'antiquité gréco-romaine et quand les jésuites ont fait du grec et du latin la base de leur enseignement, ne pratiquaient-ils pas une première forme d'ethnologie ? On reconnaissait qu'aucune civilisation ne peut se penser elle-même si elle ne dispose pas de quelques autres pour servir de terme de comparaison. La Renaissance trouva dans la littérature ancienne le moyen de mettre sa propre culture en perspective, en confrontant les conceptions contemporaines à celles d'autres temps et d'autres lieux.
La seule différence entre culture classique et culture ethnographique tient aux dimensions du monde connu à leurs époques respectives. Au début de la Renaissance, l'univers humain est circonscrit par les limites du bassin méditerranéen. Le reste, on ne fait qu'en soupçonner l'existence. Mais on sait déjà qu'aucune fraction de l'humanité ne peut aspirer à se comprendre, sinon par référence à toutes les autres.
Au XVIIIe et au XIXe siècles, l'humanisme s'élargit donc avec le progrès de l'exploration géographique. La Chine, l'Inde s'inscrivent dans le tableau. Notre terminologie universitaire, qui désigne leur étude sous le nom de philologie non classique, confesse, par son inaptitude à créer un terme original, qu'il s'agit bien du même mouvement humaniste s'étendant à un territoire nouveau. En s'intéressant aux dernières civilisations encore dédaignées - les sociétés dites primitives - l'ethnologie fit parcourir à l'humanisme sa troisième étape.
Les civilisations antiques ayant disparu, on ne pouvait les atteindre qu'à travers les textes et les mouvements. Quant à l'Orient et l'Extrême-Orient, où la difficulté n'existait pas, la méthode restait la même, parce que des civilisations si lointaines ne méritaient - croyait-on - l'intérêt que par leurs productions les plus savantes et les plus raffinées.
Les modes de connaissance de l'ethnologie sont à la fois plus extérieurs et plus intérieurs (on pourrait dire aussi plus gros et plus fins) que ceux de ses devancières. Pour pénétrer des sociétés d'accès particulièrement difficile, elle est obligée de se placer très en dehors (anthropologie physique, préhistoire, technologie) et aussi très en dedans, par l'identification de l'ethnologue au group dont il partage l'existence, et l'extrême importance qu'il doit attacher aux moindres nuances de la vie physique des indigènes.![]()
Toujours en deçà et au-delà de l'humanisme traditionnel, l'ethnologie le déborde dans tous les sens. Son terrain englobe la totalité de la terre habitée, tandis que sa méthode assemble des procédés qui relèvent de toutes les formes du savoir : sciences humaines et sciences naturelles.
Mais la naissance de l'ethnologie procède aussi de considérations plus tardives et d'un autre ordre. C'est au cours du XVIIIe siècle que l'Occident a acquis la conviction que l'extension progressive de sa civilisation était inéluctable et qu'elle menaçait l'existence des milliers de sociétés plus humbles et fragiles dont les langues, les croyances, les arts et les institutions étaient pourtant des témoignages irremplaçables de la richesse et de la diversité des créations humaines. Si l'on espérait savoir un jour ce que c'est que l'homme, il importait de rassembler pendant qu'il en était encore temps toutes ces réalités culturelles qui ne devaient rien aux apports et aux impositions de l'Occident. Tâche d'autant plus pressante que ces sociétés sans écriture ne fournissaient pas de documents écrits ni, pour la plupart, de monuments figurés.
Or avant même que la tâche soit suffisamment avancée, tout cela est en train de disparaître ou, pour le moins, de très profondément changer. Les petits peuples que nous appelions indigènes reçoivent maintenant l'attention de l'Organisation des Nations unies. Conviés à des réunions internationales ils prennent conscience de l'existence les uns des autres. Les Indiens américains, les Maori de Nouvelle Zélande, les aborigènes australiens découvrent qu'ils ont connu des sorts comparables, et qu'ils possèdent des intérêts communs. Une conscience collective se dégage au-delà des particularismes qui donnaient à chaque culture sa spécificité. En même temps, chacune d'elles se pénètre des méthodes, des techniques et des valeurs de l'Occident. Sans doute cette uniformisation ne sera jamais totale. D'autres différences se feront progressivement jour, offrant une nouvelle matière à la recherche ethnologique. Mais, dans une humanité devenue solidaire, ces différences seront d'une autre nature : non plus externes à la civilisation occidentale, mais internes aux formes métissées de celle-ci étendues à toute la terre.
Ces changements de rapports entre les fractions de la famille humaine inégalement développées sous l'angle technique sont la conséquence directe d'un bouleversement plus profond. Puisque au cours du dernier siècle j'ai assisté à cette catastrophe sans pareille dans l'histoire de l'humanité, on me permettra de l'évoquer sur un ton personnel. La population mondiale comptait à ma naissance un milliard et demi d'habitants. Quand j'entrai dans la vie active vers 1930, ce nombre s'élevait à deux milliards. Il est de six milliards aujourd'hui, et il atteindra neuf milliards dans quelques décennies à croire les prévisions des démographes. Ils nous disent certes que ce dernier chiffre représentera un pic et que la population déclinera ensuite, si rapidement, ajoutent certains, qu'à l'échelle de quelques siècles une menace pèsera sur la survie de notre espèce. De toute façon, elle aura exercé ses ravages sur la diversité, non pas seulement culturelle, mais aussi biologique en faisant disparaître quantité d'espèces animales et végétales.![]()
De ces disparitions, l'homme est sans doute l'auteur, mais leurs effets se retournent contre lui. Il n'est aucun, peut-être, des grands drames contemporains qui ne trouve son origine directe ou indirecte dans la difficulté croissante de vivre ensemble, inconsciemment ressentie par une humanité en proie à l'explosion démographique et qui - tels ces vers de farine qui s'empoisonnent à distance dans le sac qui les enferme, bien avant que la nourriture commence à leur manquer - se mettrait à se haïr elle-même, parce qu'une prescience secrète l'avertit qu'elle devient trop nombreuse pour que chacun de ses membres puisse librement jouir de ces bien essentiels que sont l'espace libre, l'eau pure, l'air non pollué.
Aussi la seule chance offerte à l'humanité serait de reconnaître que devenue sa propre victime, cette condition la met sur un pied d'égalité avec toutes les autres formes de vie qu'elle s'est employée et continue de s'employer à détruire.
Mais si l'homme possède d'abord des droits au titre d'être vivant, il en résulte que ces droits, reconnus à l'humanité en tant qu'espèce, rencontrent leurs limites naturelles dans les droits des autres espèces. Les droits de l'humanité cessent au moment où leur exercice met en péril l'existence d'autres espèces.
Le droit à la vie et au libre développement des espèces vivantes encore représentées sur la terre peut seul être dit imprescriptible, pour la raison très simple que la disparition d'une espèce quelconque creuse un vide, irréparable, à notre échelle, dans le système de la création.
Seule cette façon de considérer l'homme pourrait recueillir l'assentiment de toutes les civilisations. La nôtre d'abord, car la conception que je viens d'esquisser fut celle des jurisconsultes romains, pénétrés d'influences stoïciennes, qui définissaient la loi naturelle comme l'ensemble des rapports généraux établis par la nature entre tous les êtres animés pour leur commune conservation; celle aussi des grandes civilisations de l'Orient et de l'Extrême-Orient, inspirées par l'hindouisme et le bouddhisme; celle, enfin, des peuples dits sous-développés, et même des plus humbles d'entre eux, les sociétés sans écriture qu'étudient les ethnologues.
Par de sages coutumes que nous aurions tort de reléguer au rang de superstitions, elles limitent la consommation par l'homme des autres espèces vivantes et lui en imposent le respect moral, associé à des règles très strictes pour assurer leur conservation. Si différentes que ces dernières sociétés soient les unes des autres, elles concordent pour faire de l'homme une partie prenante, et non un maître de la création.
Telle est la leçon que l'ethnologie a apprise auprès d'elles, en souhaitant qu'au moment de rejoindre le concert des nations ces sociétés la conservent intacte et que, par leur exemple, nous sachions nous en inspirer.
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04 novembre 2009
Chemin de plume
"Posons donc que tout ce qui est universel, chez l'homme, relève de l'ordre de la nature et se caractérise par la spontanéité, que tout ce qui est astreint à une norme appartient à la culture et présente les attributs du relatif et du particulier. Nous nous trouvons alors confrontés avec un fait, ou plutôt un ensemble de faits, qui n'est pas loin, à la lumière des définitions précédentes, d'apparaître comme un scandale: nous voulons dire cet ensemble complexe de croyances, de coutumes, de stipulations et d'institutions que l'on désigne sommairement sous le nom de prohibition de l'inceste. Car la prohibition de l'inceste présente, sans la moindre équivoque, et indissolublement réunis, les deux caractères où nous avons reconnu les attributs contradictoires de deux ordres exclusifs : elle constitue une règle, mais une règle qui, seule entre toutes les règles sociales, possède en même temps un caractère d'universalité. Que la prohibition de l'inceste constitue une règle n'a guère besoin d'être démontré; il suffira de rappeler que l'interdiction du mariage entre proches parents peut avoir un champ d'application variable selon la façon dont chaque groupe définit ce qu'il entend par proche parent; mais que cette interdiction, sanctionnée par des pénalités sans doute variables, et pouvant aller de l'exécution immédiate des coupables à la réprobation diffuse, parfois seulement à la moquerie, est toujours présente dans n'importe quel groupe social".
Claude Lévi-Strauss, Les Structures élémentaires de la parenté (1947),

“La question se pose de savoir si le modèle réduit, qui est aussi le «chef-d’oeuvre» du compagnon, n’offre pas, toujours et partout, le type même de l’oeuvre d’art. Car il semble bien que tout modèle réduit ait vocation esthétique – et d’où tirerait-il cette vertu constante, sinon de ses dimensions mêmes? Inversement, l’immense majorité des ceuvres d’art sont aussi des modèles réduits. On pourrait croire que ce caractère tient d’abord à un souci d’économie, portant sur les matériaux et sur les moyens, et invoquer à l’appui de cette interprétation des oeuvres incontestablement artistiques, bien que monumentales. Encore faut-il s’entendre sur les définitions : les peintures de la chapelle Sixtine sont un modèle réduit en dépit de leurs dimensions imposantes, puisque le thème qu’elles illustrent est celui de la fin des temps. Il en est de même avec le symbolisme cosmique des monuments religieux. D’autre part, on peut se demander si l’effet esthétique, disons d’une statue équestre plus grande que nature, provient de ce qu’elle agrandit un homme aux dimensions d’un rocher, et non de ce qu’elle ramène ce qui est d’abord, de loin, perçu comme un rocher aux dimensions d’un homme. Enfin, même la « grandeur nature » suppose un modèle réduit, puisque la transposition graphique ou plastique implique toujours la renonciation à certaines dimensions de l’objet : en peinture, le volume ; les couleurs, les odeurs, les impressions tactiles, jusque dans la sculpture ; et, dans les deux cas, la dimension temporelle, puisque le tout de l’oeuvre figurée est appréhendé dans l’instant.
Quelle vertu s’attache donc à la réduction, que celle-ci soit d’échelle, ou qu’elle affecte les propriétés ? (…)
À l’inverse de ce qui se passe quand nous cherchons à connaître une chose ou un être en taille réelle, dans le modèle réduit la connaissance du tout précède celle des parties. Et même si c est
là une illusion, la raison du procédé est de créer ou d’entretenir cette illusion, qui gratifie l’intelligence et la sensibilité d’un plaisir qui, sur cette seule base, peut déjà être appelé esthétique.
Nous n’avons jusqu’ici envisagé que des considérations d’échelle, qui, comme on vient de le voir, impliquent une relation dialectique entre grandeur – c’est-à-dire quantité – et la qualité. Mais le modèle réduit possède un attribut supplémentaire : il est construit, man made, et, qui plus est, « fait à la main ». Il n’est donc pas une simple projection, un homologue passif de l’objet : il constitue une véritable expérience sur l’objet; or, dans la mesure où le modèle est artificiel, il devient possible de comprendre comment il est fait, et cette appréhension du mode de fabrication apporte une dimension supplémentaire à son être ; de plus – nous l’avons vu à propos du bricolage, mais l’exemple des « manières » des peintres montre que c’est aussi vrai pour l’art -, le problème comporte toujours plusieurs solutions. Comme le choix d’une solution entraîne une modification du résultat auquel aurait conduit une autre solution, c’est donc le tableau général de ces permutations qui se trouve virtuellement donné, en même temps que la solution particulière offerte au regard du spectateur, transformé de ce fait – sans même qu’il le sache – en agent. (…) Autrement dit, la vertu intrinsèque du modèle réduit est qu’il compense la renonciation à des dimensions sensibles par l’acquisition de dimensions intelligibles”.
Claude Lévi-Strauss, La Pensée sauvage, Plon, 1962, p. 34-36.
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28 octobre 2009
Chemin de plume
PEUPLE
Voilà le roi! Vive le roi! hurrah!
PERE UBU, jetant de l'or.
Tenez, voilà pour vous. Ca ne m'amusait guère de vous donner de l'argent, mais vous savez, c'est la Mère Ubu qui a voulu. Au moins, promettez-moi de bien payer les impôts.
TOUS
Oui, oui!
CAPITAINE BORDURE
Voyez, Mère Ubu, s'ils se disputent cet or. Quelle bataille.
MERE UBU
Il est vrai que c'est horrible. Pouah! en voilà un qui a le crâne fendu.
PERE UBU
Quel beau spectacle! Amenez d'autres caisses d'or.
CAPITAINE BORDURE
Si nous faisions une course.
PERE UBU
Oui, c'est une idée.
Au peuple.
Mes amis, vous voyez cette caisse d'or, elle contient trois cent mille nobles à la rose en or, en monnaie polonaise et de bon aloi. Que ceux qui veulent courir se mettent au bout de la cour. Vous partirez quand j'agiterai mon mouchoir et le premier arrivé aura la caisse. Quant à ceux qui ne gagneront pas, ils auront comme consolation cette autre caisse qu'on leur partagera.
TOUS
Oui! Vive le Père Ubu! Quel bon roi! On n'en voyait pas tant du temps de Venceslas.
PERE UBU, à la Mère Ubu, avec joie.
Ecoute-les!
Tout le peuple va se ranger au bout de la cour.
PERE UBU
Une, deux, trois! Y êtes-vous?
TOUS
Oui! oui!
PERE UBU:
Partez!
Ils partent en se culbutant. Cris et tumulte.
CAPITAINE BORDURE:
Ils approchent! ils approchent!
PERE UBU:
Eh! le premier perd du terrain.
MERE UBU:
Non, il regagne maintenant.
CAPITAINE BORDURE:
Oh! Il perd, il perd! fini! c'est l'autre!
Celui qui était deuxième arrive le premier.
TOUS:
Vive Michel Fédérovitch! Vive Michel Fédérovitch!
MICHEL FEDEROVITCH:
Sire, je ne sais vraiment comment remercier Votre Majesté...
PERE UBU:
Oh! mon cher ami, ce n'est rien. Emporte ta caisse chez toi, Michel; et vous, partagez-vous cette autre, prenez une pièce chacun jusqu'à ce qu'il n'y en ait plus.
TOUS:
Vive Michel Fédérovitch! Vive le Père Ubu!
PERE UBU:
Et vous, mes amis, venez dîner! Je vous ouvre aujourd'hui les portes du palais, veuillez faire honneur à ma table!
PEUPLE:
Entrons! Entrons! Vive le Père Ubu! c'est le plus noble des souverains!
Ubu Roi - Alfred Jarry
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21 octobre 2009
Chemin de plume
"
Nous entrons dans un nouveau monde. Nous n'y sommes pas seuls. Mais il n'a encore ni carte ni charte. Nous nous trouvons à la croisée des chemins, devant des choix décisifs car les rancoeurs accumulées créent une situation explosive. Ce sera une révolution, de gré ou de force, pacifique ou destructrice. Pour l'accompagner sans la subir, il faut comprendre ce monde qui nous attend, sans céder au catastrophisme, avant de nous tourner efficacement vers l'action. Ensuite assumer la connaissance avec lucidité.
Les scénarios d'une sortie de crise plus ou moins rapide dans les années à venir reposent sur l'hypothèse d'une reprise du moteur de la mondialisation et d'une traction de la croissance par la demande intérieure des pays émergents. Même dans ce cas, les zones économiques ne possèdent pas tous les mêmes atouts.
Mais un autre scénario est à envisager, celui de la reprise impossible, dans lequel les Etats-Unis rechuteraient de crise financière en crise financière, dans l'éclatement successif des bulles, des encours de cartes de crédit, des assurances, des défaillances d'entreprises. La première des puissances, abandonnée à une dette gigantesque et exponentielle, pourrait perdre la prééminence du dollar. La compétition mondiale en serait profondément transformée.
L'Europe désunie peut assister à la dislocation de la monnaie unique entraînant un risque de confrontation entre l'ouest et l'est du continent, dont les intérêts et les situations divergent de plus en plus.
En Chine aussi, les tensions intérieures peuvent, si elles sont aggravées par les enchaînements mondiaux, atteindre l'intégrité territoriale en favorisant des potentats locaux, nourrir tel ou tel particularisme ethnique et déstabiliser le régime politique en conduisant au raidissement du parti communiste.
Face à ces menaces, il est nécessaire de multiplier les actions en ne se contentant pas des effets d'annonce. A ce stade, le G20 marque une promesse, pas encore un progrès."
Dominique De Villepin - La Cité des Hommes - Plon
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14 octobre 2009
Chemin de plume

Là
où l'aventure garde les yeux clairs
là où les femmes rayonnent de langage
là où la mort est belle dans la main comme un oiseau
saison de lait
là où le souterrain cueille de sa propre génuflexion un luxe
de prunelles plus violent que des chenilles
là où la merveille agile fait flèche et feu de tout bois
là où la nuit vigoureuse saigne une vitesse de purs végétaux
là où les abeilles des étoiles piquent le ciel d'une ruche
plus ardente que la nuit
là où le bruit de mes talons remplit l'espace et lève
à rebours la face du temps
là où l'arc-en-ciel de ma parole est chargé d'unir demain
à l'espoir et l'infant à la reine,
d'avoir injurié mes maîtres mordu les soldats du sultan
d'avoir gémi dans le désert
d'avoir crié vers mes gardiens
d'avoir supplié les chacals et les hyènes pasteurs de caravanes
je regarde
la fumée se précipite en cheval sauvage sur le devant
de la scène ourle un instant la lave
de sa fragile queue de paon puis se déchirant
la chemise s'ouvre d'un coup la poitrine et
je la regarde en îles britanniques en îlots
en rochers déchiquetés se fondre
peu à peu dans la mer lucide de l'air
où baignent prophétiques
ma gueule
ma révolte
mon nom.
Aimé Césaire
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30 septembre 2009
Chemin de plume
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23 septembre 2009
Chemin de plume

L'AUTOMNE
Salut, bois couronnés d'un reste de verdure,
Feuillages jaunissants sur les gazons épars !
Salut, derniers beaux jours ! le deuil de la nature
Convient à la douleur et plaît à mes regards.
Je suis d'un pas rêveur le sentier solitaire ;
J'aime à revoir encor, pour la dernière fois,
Ce soleil pâlissant, dont la faible lumière
Perce à peine à mes pieds l'obscurité des bois.
Oui, dans ces jours d'automne où la nature expire,
A ses regards voilés je trouve plus d'attraits ;
C'est l'adieu d'un ami, c'est le dernier sourire
Des lèvres que la mort va fermer pour jamais.
Ainsi, prêt à quitter l'horizon de la vie,
Pleurant de mes longs jours l'espoir évanoui,
Je me retourne encore, et d'un regard d'envie
Je contemple ses biens dont je n'ai pas joui.
Terre, soleil, vallons, belle et douce nature,
Je vous dois une larme aux bords de mon tombeau ;
L'air est si parfumé ! la lumière est si pure !
Aux regards d'un mourant le soleil est si beau !
Je voudrais maintenant vider jusqu'à la lie
Ce calice mêlé de nectar et de fiel :
Au fond de cette coupe où je buvais la vie,
Peut-être restait-il une goutte de miel !
Peut-être l'avenir me gardait-il encore
Un retour de bonheur dont l'espoir est perdu !
Peut-être, dans la foule, une âme que j'ignore
Aurait compris mon âme et m'aurait répondu !...
La fleur tombe en livrant ses parfums au zéphire ;
A la vie, au soleil, ce sont là ses adieux :
Moi, je meurs ; et mon âme, au moment qu'elle expire ,
S'exhale comme un son triste et mélodieux.
Alphonse de LAMARTINE - 1819
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16 septembre 2009
Chemin de plume

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